Les Carrières d’Isabelle

Exposition d’Isabelle Pierron au centre culturel du Préau (Maxéville) du 16 mars au 15 mai 2018

DSF1465rvb
Avec cet exceptionnel hommage rendu aux ouvriers qui ont travaillé dans les carrières jusqu’à la fermeture du site au début des années 80, Isabelle a déployé toute la virtuosité de son talent de dessinatrice sur de grandes toiles vierges travaillées au fusain et à la craie. Elle m’avait demandé d’écrire un texte pour accompagner son discours, déjà très net et personnel. J’en ai profité pour ajouter quelques mots sur notre amitié complice dans le regard sur les choses et sur la peinture, une sensibilité qui, à jamais, nous unit.
Le mot d’Isabelle est celui de l’étonnement.
Au premier jour de nos études aux Beaux-Arts, nous sommes assises côte à côte, et je suis déjà impressionnée par son aisance à capter les formes et leur matière. Elle surpasse immédiatement le niveau de l’apprentissage, car le dessin l’anime depuis toujours.
Je regarde passer sur sa feuille la fulgurance de l’intuition : claire, nette et sans bavure. Il faut dessiner un acrobate chinois ? C’est tout de suite un acrobate chinois… sur une affiche de cirque, un jour d’orage, les passants filent en courant devant une palissade, l’un tombe, la scène se réfléchit dans une flaque sur le trottoir… Et elle le fait. Du tac au tac. Un portrait ? Elle le synthétise en deux temps et trois mouvements de pinceau : un point, un demi-point, une virgule et, tu vois, c’est déjà une tête de trois-quart.
– Il y a des peintres dans ta famille ?
– Non.
Mais elle me montre, fièrement alignée dans sa chambre du lotissement de Saint-Nicolas-de-Port, la série « Un peintre et son temps » éditée par Times Life. Pas de visites aux musées, pas de voyages culturels durant toute son enfance, passée entre la Cité des Provinces de Laxou et le jardin potager des grands-parents à Maxéville – « lieu de nos vacances, et surtout nourricier, car il était difficile de boucler les fins de mois… ».
Ce monde ouvrier, elle le fera passer dans des scénettes qui racontent un quotidien rude, opiniâtre mais joyeux, aux antipodes des toiles misérabilistes des siècles passés. Oui, j’en étais là, et, déshabillée grâce à elle de mon ignorance sur la classe populaire, je parcourais ce territoire inconnu. Une espèce d’espace à contre-courant du genre conceptuel en vigueur, car il était de bon ton, dans nos années d’études, de malmener la peinture en la faisant sortir de son support, de sa surface. Utilisant des matériaux non autorisés, elle représente une galerie de portraits de famille sur des échantillons de papier peint. Les personnages sortent du fond d’une histoire, avec leur pesant de vie, labellisée années 50, 60 ou 70, et s’assimilent aux motifs propres à chaque décennie. Les corps font corps avec le décor. J’étais éblouie par cette évidence.
Puis elle met en scène des personnages contemporains, posés dans des décors fantaisistes et sans âge, se fichant pas mal des prescriptions. Cette dérision archaïque déplaît et laisse les professeurs de peinture sans réaction. La figuration est dans ces années-là une zone franche qui n’appelle pas le commentaire.
Isabelle se heurte à l’abstraction du temps… Je me souviens pourtant de sa première lithographie, qui représentait les mailles de son écharpe en gros pan : un aplat de lignes entrecroisées au crayon noir, que n’aurait pas renié un élève de Soulage… Parce qu’elle ne perd jamais de vue la consistance des choses, du grain de la peau au tissu qui la recouvre, Isabelle est particulièrement attentive à la matière. Cette psychologie de l’enveloppe, parcourant le spectre des expressions, de l’avachissement d’une veste de laine à l’hypertension d’un sac poubelle, nous l’avions apprise de Jacques Linard, notre maître en première année. Il nous avait enseigné cette science du choix de la technique pour exprimer au plus près, au plus adéquat, la raison même du sujet. Tout y passe, bâton à la cire d’abeille, gouache, huile, fusain, aquarelle. Après avoir squatté l’atelier de gravure jusqu’à son diplôme – et tiré des planches dont certaines pourraient tenir dans un livre de poche –, elle passe sans transition au genre sur-dimensionné des fonds de décor pour l’opéra de Nancy. Rien ne l’arrête : ni la taille dans la masse des blocs en polystyrène, ni le travail éreintant de la peinture à la colle sur des toiles gigantesques. Elle s’y casse le dos, je la revois, pliée en deux sur ses pinceaux-tiges, restituant au carreau la minuscule maquette du décorateur.
C’est peut-être là qu’elle acquiert le sens de l’ellipse. Le décor de théâtre ne connaît pas la demi-mesure : ici, pas le temps, et pas de chichis.
À la maison, quand je l’attends portraitiste, elle file comme une puce vers des paysages austères, landes écossaises et champs de pommes de terres sous l’orage, mais le geste reste le même : incisif et concentré en une économie de moyens qui détaille jusqu’à l’os la consistance des éléments. J’ai sous les yeux un cyprès, peint à la gouache sur un petit panneau de bois, et cette simple larme de verdure défiant le ciel méditerranéen porte sur ses épaules toute la mélancolie du monde.
Et comme elle maîtrise désormais le langage de l’épure, elle choisit de changer de dimension.
Isabelle, étonne-moi encore !
Elle fait le mur, s’échappe pour plusieurs mois au Mexique où il faut impérativement qu’elle s’immerge dans les fresques des grands aînés exaltant la marche des peuples vers le paradis des braves. Elle y assimile les superpositions baroques d’un siècle gorgé des misères et de la magnificence de l’histoire.
Tout cela, elle le fera passer du sol au plafond de la galerie 379, en un jaillissement d’images en noir et blanc qui bourrent jusqu’à la gueule notre capacité d’être l’autre, de l’ingurgiter, des poils du chien errant aux néons vulgaires qui laissent filer les passagers de la nuit. La fluidité du trait au fusain se joue des rapports de proportions, se lance des défis par association d’images inattendues, avec parfois la candeur touchante des ex-votos. Ce monde grouillant se voit agrémenté d’une guirlande de crânes qui avertit : fais ce que tu peux, ris, pleure, crève, quelle importance ? Memento mori.
Les murs prennent goût aux passages d’Isabelle. Elle les recouvre, au gré des expositions, directement à la craie blanche ou au fusain : l’espace Pompid’Up se transforme ainsi en jardin public où, des racines aux frondaisons, bancs ou rocailles, la peinture envahit jusqu’aux portes, aux plinthes, aux placards.
Isabelle aime plus que tout travailler in situ. Outre son installation magistrale à la Douëra, entre restitution du parc originel et de l’esprit orientaliste du lieu, elle installe des arbres peints sur les arbres réels, une allée de forêt en perspective au village de Goviller… Il faut désormais que le sujet corresponde à l’histoire du lieux.
 
Et voilà que surgit le projet des Carrières.
Tout a commencé avec une série de portraits, issus d’albums qui égrènent les épisodes d’une saga ouvrière. Ses propres souvenirs d’enfance s’accumulent. La maison de Maxéville, c’est celle des vacances passées dans le jardin, les jeux insouciants autour du potager, toujours bienvenu pour faire l’appoint dans les estomacs. Sur la cuisinière à charbon, on faisait frire les râpées de pommes de terre – les mêmes que je l’ai vu préparer à Avignon, j’aimais tellement leur odeur chaude de la tradition !
Dans cette maison des grands-parents, à force, on n’entendait plus le bruit lancinant du transporteur TPMax qui charriait en permanence, au-dessus des toits, sa cargaison de calcaire jusqu’à Dombasle.
Isabelle retient de cette profusion d’images une minuscule photo de son grand-père, tu vois, c’est celui à droite, dans son bleu, avec la casquette, il est adossé à une énorme machine. Sa grand-mère lui a souvent raconté ces petits matins, lorsque son homme partait avec le pot de camp à l’épaule, grimpait à travers la forêt pour rejoindre l’autre côté, celui de la carrière.
D’un petit rien, Isabelle a l’intuition d’un grand tout. Auprès de l’association Mémoire de Maxéville, elle recueille un trésor : les usines Solvay ont conservé en archives des photos de chantiers, des plans, des photos de groupe et de machines, et ce paysage si particulier de l’industrie grignotant par le ciel l’espace de la cité.
Cette mine de souvenirs stimule son énergie : elle partira donc au combat, car il faut dissoudre le bloc inerte et compact de l’oubli. Armée de ses craies, de ses fusains, elle intègre les gestes, les efforts de ces ouvriers comme l’acteur mémorise son texte avant d’entrer en scène.
Elle a choisi un matériau rude et brut, celui de grandes toiles de lin travaillées sur le verso. Sec, poudreux comme la surface déliquescente de ces carrières. Pour que le dessin pénètre, il faut y aller franchement, le grain ne permet pas de s’attarder sur les détails. Les demi-tons manquent de tomber en poussière ? Isabelle les retient du bout d’une caresse, d’un effleurement. Comme elle te dirait « Tiens, t’as une tache sur le menton », elle extrait cet aplat superflu et va le poser ailleurs, pour donner plus d’éclat à un éboulis.
 Ceux qui ne s’effritent pas, ce sont les gars, tu vois ces deux-là, en chemise à carreaux, avec pour seule protection un casque de la dernière guerre… ils n’avaient peur de rien. Le trait d’Isabelle intensifie leurs gestes, avec la l’énergie concentrique d’un vitrail de papier. Ces mecs sont des héros, tous couverts de poussière. Tous tout petits dans leurs immenses machines broyeuses de calcaire, broyeuses de tout. Derrière sa vitre, « René Leclère aux commandes de la 110 RB » : une silhouette qui ne mesure pas plus d’un cinquième de la hauteur du mastodonte.
– C’est mon grand-père !
Ailleurs, les copains posent fièrement auprès de leurs machines : pelleteuses, excavatrices, locomotives… C’est le temps de l’industrie heureuse.
Sur les photos de groupe, ils ont à cœur d’être nickel, ils ont passé le peigne dans leurs cheveux, pas de laisser-aller, on est fiers ! Isabelle saisit à la loupe les attitudes, les mimiques, les envies spontanées d’appartenir au collectif : « Je me suis régalée à faire leurs mains. Posées sur l’épaule du voisin, croisées ou ballantes, elles font relâche. » C’est le Syndic des Carriers.
Mais, plus loin, si tu regardes bien, il y a toujours le relief du paquet de clopes dans la poche de la veste, ou bien, s’ils n’ont pas la cigarette au bec, ils la tiennent tournée vers la paume, comme tous ceux qui travaillent à l’extérieur, pour la protéger du vent.
C’est un signe. Au rythme des quatre saisons, dans le froid ou sous la canicule, les ouvriers de la pierre excavent, compilent, chargent une matière première qui servira à l’industrie. Ni mineurs de fonds ni paysans. Romantisme interdit.
Isabelle rend justice aujourd’hui à ces hommes en bleu.
Je la regarde faire. D’une estompe au noir, elle capte le détail d’une silhouette, d’une épaisseur, aussi aisément, aussi concisément que les maîtres. Le monde devient une anecdote, tout se concentre dans la valeur des traits, larges ou serrés, comme un souffle. Et à la fin ce sont des hommes, forts en gueule, humbles ou marioles, regardez bien : ces visages ne sont plus des portraits, ils sont devenus la mémoire du lieu.
Pendant ce temps, sur fond de ciel aussi bleu que leurs bleus, le ballet des chariots continue, et passe le relais, grâce à la peinture, entre les générations.

Hommage aux poilus

2018
… qui auraient bien eu besoin de ces précieuses boules de cire pour ne plus entendre le fracas des obus dans la boue et la guerre.