Sur la peinture

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Article sur les gouaches, pastels et dessins de l’artiste Herta Lebk. Catalogue d’exposition, Galerie Guyenne Art Gascogne, 2014.

 


 

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Eysines, domaine de Lescombes – Exposition Vladimir Velickovic, 2010

Velickovic. Un nom associé dans mon souvenir à ces peintres figuratifs qui résistaient, dans les années 1960-1970, à la déferlante des mouvements conceptuel et minimaliste. J’avais des copains aux Beaux-Arts qui étaient fervents admirateurs de cette veine à la fois classique et très inspirée ; moi, j’avais du mal à me sentir émue par cette (trop ?) grande virtuosité dans le dessin, cette ligne volontaire et définitive, très proche de celle d’un Bellmer, voire d’un Dalí. Interpellée, certes, par les thèmes abordés : la violence de la guerre, l’horreur des corps martyrisés et démembrés, l’angoisse de la mort, le vertige du temps – ou l’inverse… Interpellée, touchée, mais pas émue. C’est avec ces réminiscences un peu simplistes que je suis allée voir l’exposition au domaine de Lescombes. Dès le départ, l’atmosphère est plantée : de grandes toiles sombres et opaques offrent la vision d’un enfer tel qu’il a été concocté par les hommes. Le buste du Crucifié gît là, balant, face à des fragments de corps humains ou d’animaux, tout en sang, chair à vif, extirpés des ténèbres par cette touche empâtée et nerveuse qu’on aime chez Francis Bacon ; tandis qu’aux pieds de gibets incendiés, tout droit sortis d’une fin du monde à la Jérôme Bosch, des corbeaux viennent picorer ce qui reste du passage des hommes rendus à la terre. À l’étage, de petits collages sur carton, mêlant papiers de rebut griffonés, silhouettes de corbeaux, têtes de mort ou squelettes, sont autant de pages ajoutées au journal de bord d’un long voyage au bout de la nuit.

« Que le monde aille à sa perte ! » On ne peut pas dire qu’on n’aura pas été prévenus. Pas seulement par Duras, pas seulement par les grands imagiers modernes de la perdition, allant de Goya à Zoran Music, en passant par Rebeyrolles ou Francis Gruber. L’art est affaire de transmission, comme le suggère Pierre Brana au sujet de la série Grünewald, que Velickovic a réalisée d’après La Crucifixion du retable d’Issenheim : le buste du Christ lui-même, isolé de sa croix, s’avachit peu à peu dans le néant. Nada – et il n’y a pas de remède. Trois peintures sur carton proposent d’ailleurs un constat de ce que pourraît être une après-Histoire : la terre calcinée n’est plus que vides ou béances dominés par la seule tonalité du gris – expression même de l’absence telle qu’on peut l’éprouver dans le Beckett de Fin de partie« J’ai connu un fou qui croyait que la fin du monde était arrivée. Il faisait de la peinture. Je l’aimais bien. J’allais le voir, à l’asile. Je le prenais par la main et le traînais à la fenêtre. […] Il m’arrachait sa main et retournait dans son coin. Épouvanté. Il n’avait vu que des cendres. »

On peut être effrayé, déprimé, rebuté par la violence crue de ce monde sans espoir. Il n’y a même aucune obligation à plonger tête la première dans cet art consommé de l’épouvante. Mais les plages de questionnement métaphysique que notre époque hyperactive consent à nous dispenser deviennent suffisamment rares pour qu’on puisse s’attarder sur cette belle et forte exposition de Vladimir Velickovic.

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