Hors-Champs

 

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L’exposition Hors} champs} se situe dans le prolongement des Jeux de mirages présentés à la Douëra en novembre 2011.

Axées alors sur une interprétation de l’orientalisme – bouleversée en chemin par l’émergence des révoltes au Maghreb –, les œuvres d’Isabelle Pierron revendiquaient de façon personnelle l’héritage des artistes européens fascinés par le monde arabe. Ses peintures, dessins, céramiques proposaient sur un large registre des clins d’œil à l’imagerie pittoresque autant que des interprétations sur le vif d’une actualité exaltante et tragique.

De son côté, Véronique Schiltz, en écho à l’œuvre d’Étienne Cournault (ancien propriétaire de la Douëra), reprenait la technique des miroirs gravés – qui permet en même temps de réfléchir et d’absorber l’image – pour aborder la question de l’interdit, par l’Islam, de toute forme de représentation figurative.

Cinq ans plus tard, l’intention reste la même : celle de s’interroger sur les échanges et les oppositions de regards qui ne cessent de s’exacerber, de se moduler, de se métamorphoser entre l’Orient et l’Occident.

En 2015, les événements dramatiques qui se sont succédé en Europe et au Moyen-Orient ont imposé une nouvelle donne. Si la réaction aux attentats parisiens a prouvé notre attachement aux valeurs des Lumières, jamais l’incertitude sur le sens à leur donner n’aura été aussi manifeste. Des principes moraux, spirituels ou politiques s’entrechoquent, nous obligeant à requalifier les bases de notre culture. L’Occident a développé une addiction à l’image : elle y est omniprésente, et en même temps paradoxale, puisque sa surabondance, sa surconsommation finissent par en épuiser la signification, en ruiner la force.

C’est sur le fil ténu de cette défaillance que s’engagent les artistes, plasticiens ou poètes, pour tenter de revitaliser cette matière hautement malléable et lui faire parler une langue universelle. Ambition trouble, immémoriale, à jamais déclassée, à jamais inqualifiable.

Nous sommes, à Nancy, les héritiers de Jacques Callot, premier imagier des coulisses de la guerre. L’Arbre des pendus n’est qu’un épisode des exactions à venir et Goya, puis Picasso, n’ont eu qu’à lever la tête, ouvrir le journal pour serrer le poing et jeter à la face du monde les contours d’une humanité abjecte.

2011-2016. Au déferlement des images du Printemps arabe, magnifiées par les médias, répondent aujourd’hui celles, triviales et désespérantes, de l’afflux des réfugiés fuyant les horreurs de la guerre. Ces foules anonymes, déracinées, démunies, embarrassent notre champ de vision.

La bienveillance et la compassion vis-à-vis des bouleversements lointains doivent aujourd’hui s’accommoder de cet objet direct du malheur. Et nous prenons sur nous cette terrible liberté de choix : voir, ne pas voir, ne pas vouloir voir.

Il suffit d’un clic.

L’exposition Hors} champs} met en scène cette contradiction fondamentale : alors que tout, dans notre environnement visuel, martèle la détresse de la condition humaine, par un effet d’accoutumance à l’horreur, nous nous habituons à la voir se volatiliser.

Que reste-t-il de palpable, de dicible ? Une émotion en partage, un élan compassionnel mais qui nous laisse orphelins de toute emprise sur le réel. Certains artistes, courageux, ont chaussé leurs bottes pour accompagner dans la boue les réfugiés de Calais ; ils ont fait circuler des images sur les réseaux sociaux – J’aime / Je n’aime pas…

Nous n’avons pas cette légitimité. Qui sommes-nous pour oser nous faire les interprètes d’événements que nous n’avons pas vécus ?

De simples témoins de notre époque, avec notre sensibilité en bandoulière. Et parce que l’art, la poésie sont le ciment qui nous fait tenir debout et nous encourage à n’être qu’un bout de rien face à la multitude, nous exposons notre point de vue.

Ces Hors} champs} sont en définitive des contre-champs : à la profusion des  portraits, scènes d’intérieur, foules, combats de rue, présentés à La Douëra, nous proposons aujourd’hui des vues dont l’humain est absent.

Les images-témoins de 2011 sont d’ailleurs reléguées à la cave, entassées comme vieux souvenirs au sous-sol de la Galerie Neuf.

Car la tragédie actuelle, dont le décor est fait de villes dévastées, ruines, campements déserts, traces de passages, objets de vie abandonnés…

énonce désormais une histoire qui se tait.

C’est dans l’interstice de ce silence que nous nous frayons un passage.

Isabelle Pierron présente de grandes compositions au fusain – technique volatile s’il en est, s’effaçant aussi facilement que la mémoire : camps de réfugiés, alignement de tentes à l’infini, villes effondrées en châteaux de cartes… Un état des lieux dépourvu de toute représentation humaine que la virtuosité de son trait léger et synthétique capte aussi furtivement que l’envol des oiseaux migrateurs.

« Que faire, que créer à partir d’images Internet, disponibles à profusion comme produits de supermarché ? Rangées par thème : “ruines en Syrie”, “explosions”, “tentes ”, il suffit de taper ce qu’on veut. Parmi ces photos en mosaïque, venues de sources diverses, cadrées, détaillées, légendées, certaines absorbent, attirent le regard.

Par le dessin, je trie dans l’image, la forme apparaît, en noir, en gris, je l’évide, jusqu’à dévoiler la structure  générique du sujet. Une explosion devient un motif, la ville sur laquelle elle s’abat est à peine esquissée, juste assez pour ancrer les volutes de fumées qui la font disparaître. Les ruines deviennent des volumes géométriques pris dans la matière homogène du dessin. Sous les tentes, la terre s’est effacée, elles flottent hors-sol, comme des vaisseaux fantômes, sans patrie.

Des conteneurs sont réduits à quelques traits en perspective, schémas de ce que nous appelons commodément des refuges.

Mais qu’abritent-ils ? Hommes ou marchandises ?

Ce travail s’achève avant que ne s’impose un nouveau motif : le barbelé…

Réaliser des dessins d’après ces images ingurgitées est une manière de rendre compte de leur répercussion, d’en partager l’impact, d’en proposer une lecture subjective. Tandis que le doigt et le plat de la main agissent, étalent le charbon pour le poser ailleurs, s’établit un dialogue intime, entre soi et les protagonistes devenus “hors-champ” de l’image, comme de notre monde. »

En réponse, Véronique Schiltz utilise des bâches de lits de camp, des miroirs à bon marché pour s’inscrire dans la logique de la précarité et n’utiliser que des produits communs, ménagers : eau de Javel, décapant, acide chlorhydrique. Tout un arsenal pour remonter à la source de l’image et en souligner – avec des gants en caoutchouc – toute la noblesse et la force lorsqu’elles se combinent pour qualifier le regard, enchanter l’existence.

Le stade du miroir : s’il est dit que « les yeux sont le miroir de l’âme », le miroir est, lui, vecteur du trouble qui nous anime dans notre propre rapport à l’image. Celle de soi, superposée à la conscience de l’autre.

Graver sur un miroir, en éliminer le tain – et, par conséquent, annihiler sa fonction réfléchissante – oblige à se confronter à l’ambivalence de la présence / absence de l’image et accepter le doute sur sa réalité même.

Cette surface plus que polie est froide, inerte, peu propice aux effets de matière, et, par essence, purement intellectuelle. Une aire de jeu trop chargée de sens sur laquelle peu d’artistes, à l’époque moderne, se sont aventurés. Mais, depuis les installations de Michelangelo Pistoletto, dans les années 1960, l’emploi du miroir s’est immiscé dans l’art contemporain comme support de nouvelles interrogations.

C’est pourquoi l’œuvre d’Étienne Cournault, qui a expérimenté, dès les années 1930, la technique du verre églomisé dans ses compositions cubistes, reste pionnière et unique. Virtuose et poétique, elle se place dans un registre esthétique qui intègre le miroir comme support qualitatif à un savoir-faire proche de l’orfèvrerie.

En écho, ou plutôt à l’opposé, Véronique Schiltz utilise des miroirs de bivouac, vendus en grandes surfaces, témoins banals des gestes quotidiens, pour se concentrer sur le sens que le phénomène de la réflexion induit.

À la Douëra, la pièce Et si les iconoclastes avaient raison ? jouait sur la lecture croisée des mots gravés en arabe et leur traduction, cachée derrière les cadres, dont seul le miroir du fond permettait la lecture. Cette composition est installée une nouvelle fois à la Galerie Neuf, puisque son propos reste plus que jamais d’actualité.

Si le principe de l’exposition Hors } champs } est de suggérer la présence humaine à travers son absence, c’est le visiteur lui-même qui lui restitue sa réalité d’ici et maintenant, dont le reflet se superpose à l’image de l’ailleurs intemporel.

La tragédie des clandestins morts étouffés dans un camion, en 2015,

a réveillé les images d’horreurs que l’humanité porte en mémoire lorsqu’il est question de réduire des hommes à l’état de marchandises encombrantes, déplacées, entassées, et dont on veut se débarrasser. Toujours la même histoire, sans cesse ressassée.

L’idée de broder des camions de migrants est venue des accrocs grossièrement raccommodés par endroits. La facture maladroite des broderies évoque les travaux manuels de l’enfance – temps de l’innocence et de la légèreté – dont l’esprit se heurte d’autant plus brutalement au sujet abordé qu’il nous renvoie à un monde de violence et de barbarie, jamais en repos.

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Traduire est-ce trahir ?

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C’est une question du Bac de graphisme… Dans le cadre de la réédition de L’Infirme aux mains de lumière, d’Édouard Estaunié, je me suis vu confier la mission à haut risque de mettre en page le court texte de Michel Ohl, Je dispatche Estaunié.  Tiré en 2004 à 40 exemplaires sur un format à l’italienne, cet objet calligraphique non identifié oscille entre la performance opiniâtre (l’auteur y décrit des « abandons planifiés » de livres d’Estaunié) et le collage pataphysico-géographique.

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Puisqu’il n’était pas possible de reproduire en fac-simile ces pages soigneusement écrites à main, j’ai dû déterminer un code typographique pour restituer les différentes couleurs d’encre, les graisses, les tailles de caractères et les inserts collés faisant office de citations. Mado a d’abord effectué un travail de fourmis pour taper le texte sur Word – il a fallu se munir d’une loupe et de quelques dictionnaires pour déchiffrer certaines formules… Puis, passé le temps de la perplexité, façon « poule devant un arrosoir », je me suis lancée dans ce casse-tête de caractères en tâchant de n’y point faire trop de [bas de] casse. Pataphysique, mais presque.

L’impression est en noir et blanc et le petit format empêche de jouer sur des effets de tramé qui ne seraient pas assez lisibles. Les passages repris des livres d’Estaunié sont en décroché dans la marge et soulignés d’un filet qu’on retrouve dans le texte, là où le collage est inséré. Puis jeux sur les polices avec ou sans empâtement, light, bold, condensed…

 

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Si je passe sur les moments d’exaspération pure – il suffit parfois d’une virgule ou d’un demi-cadratin pour faire chasser tout un paragraphe –, cet exercice d’orfèvrerie assistée par ordinateur a révélé le plaisir du métier de graphiste et j’ose espérer que le lecteur de ce Michel Ohl réinterprété saura se perdre dans les méandres de son langage labyrinthique tout autant qu’avec l’original.

 

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Un ex-libris

L’histoire du petit bonhomme qui « cherche partout » remonte au 26 décembre 1999. C’était le jour de la tempête. Après le décès de Tante Gaby, nous avions commencé à trier les affaires à ranger, à débarrasser. Le bruit du vent, les branches d’arbres – et même une tôle ondulée – qui voltigeaient devant la fenêtre ne nous dissuadèrent pas d’explorer le grenier. Dans le capharnaüm, nous avons découvert des objets insolites : un coussin bourré de vieux filets de pommes de terre, des couverts en bois d’olivier emballés dans un sachet de spaghettis, des papiers argentés de chocolats, soigneusement repassés et empilés dans une théière…

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Dans un coin, deux bocaux en plastique transparent contenaient des capsules de bouteilles rouges et jaunes entassées par couleur. Dans la boîte jaune, un bouchon vert attira mon attention : son fond était orné d’une figure étrange, gaufrée dans la matière, sorte de nounours somnambulique qui avançait, un pied posé sur ce que je pensais être un ski. Curieux. En retournant l’objet, je me rendis compte que la figurine représentait un promeneur, une canne posée sur l’épaule, qui marchait à grandes enjambées, la tête tournée vers le ciel. J’ai aimé cette image et la façon dont je l’avais découverte en la faisant pivoter.

J’avais trouvé l’idée de mon « logo » : ce serait ce petit personnage  saisi en état d’apesanteur,navigant nulle part et partout, mais pas très loin des étoiles. Le marcheur cherche, le chercheur marche. Le graphisme, c’est ça aussi, c’est investir l’espace, le retourner dans tous les sens, dans tous les sens du terme, trouver un point névralgique et laisser son énergie aimanter les possibles. Enchanter le vide, en somme.

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2016

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Carte de vœux : le rébus 2016.
  • Les 16 « R », disposés sur un napperon en forme de cœur, ont été cuits avec différents temps de cuisson pour évoquer les couleurs de peaux humaines, des plus claires aux plus foncées… hommage rendu au poète de la Négritude, Aimé Césaire.